Comment vous débarrassez-vous de vos déchets ?

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Comment vous débarrassez-vous de vos déchets ?

février 25, 2021 Actualités 0

Comment vous débarrassez-vous de vos déchets ?

 

La nuit s’étend sur Port-au-Prince de tout son long. Les artères se vident des étals de marchandises, des tap-taps mal stationnés, des vendeurs à la sauvette et les quelques passants y avancent à pas pressés comme s’ils fuyaient quelque chose d’effroyable.

 

 Dans la pénombre de l’Avenue Christophe, deux adolescentes à qui l’on donnerait entre 14 et 15 ans tirent à bout de bras un sac de détritus trop lourd pour être porté. Au bout de l’effort, elles le posent à côté de l’Institut National d’Administration, de Gestion et des Hautes Etudes Internationales (Inaghei), comme une équation, dans un grand tas d’ordures. La besogne accomplie, elles reviennent sur leurs pas et disparaissent dans la nuit. 

 

La question des déchets à Port-au-Prince est un boulet. Elle est chantée sur tous les airs, par presque tous les artistes, chaque gouvernement. Chaque cartel de mairie lance sa promesse d’assainir la capitale avant que cela ne devienne lettre morte, un boulet à ses pieds.

 

Ici, les plus aisées utilisent les services des compagnies privées. La compagnie Boucard Pest Control facture environ 1570 gourdes par ménage et par mois pour son tarif le plus bas de ramassage d’ordure domestique. Les plus modestes s’arrangent avec la réalité. Il faut compter environ 100 gourdes pour demander à un travailleur journalier de sortir son sac de déchets, qu’il déposera peut-être dans un coin de rue. L’on peut aussi le sortir soi-même et le poser discrètement près de l’Inaghei ou dans une ravine, faute de lieux de collecte clairement identifiés.

 

L’administration publique – La mairie

 

Le problème est que depuis toujours, l’administration centrale et communale se renvoient la balle sur la question des déchets solides.

 

« Normalement, suivant la loi, le travail de la mairie est de balayer les artères. Il revient à l’État central via le SNGRS de ramasser les déchets », peste Joseph Jean Gardy, chef de service de voirie à la mairie de Port-au-Prince. « Nous sommes obligés de ramasser les ordures parce que le SNGRS ne fait pas son travail correctement », poursuit-il.

 

« Actuellement, le ramassage des déchets occupe environ 40% des activités de la mairie de Port-au-Prince. Notre service compte 243 employés répartis en une centaine de balayeurs, une centaine d’éboueurs et des chauffeurs. Ce n’est pas suffisant pour desservir une ville de 1.5 millions d’habitants. En dépit de cela, nous avons dû même réduire notre effectif à cause de problèmes de budget », enchaine le fonctionnaire municipal.

 

Par ailleurs, nous croyons aussi, que beaucoup des déchets de Port-au-Prince sont en réalité produits dans d’autres communes, comme Delmas et Pétion-Ville, puis amenés à Port-au-Prince, accuse le responsable, sans sourire. 

 

Dans ces conditions, pour être opérationnelle, la mairie de Port-au-Prince a défini des zones prioritaires dont la zone axiale présidentielle, c’est-à-dire le trajet qu’emprunte le cortège du président de la République : Lalue, Bois-Verna, Champs de Mars, Centre-ville, conclut M. Jean Gardy.

 

Le SNGRS est une coquille vide

 

« Ce n’est pas exact de dire que le travail de la mairie ne consiste qu’à balayer. La responsabilité de chaque mairie est d’assurer la propreté de sa ville », avance pour sa part, Joaneson Lacour, ingénieur-agronome, consultant au ministère de l’Environnement pour l’opérationnalisation du Service national de gestion des résidus solides (SNGRS), l’institution de l’État central responsable de la gestion des déchets.

 

En 2017, une loi est venue remplacer le Service métropolitain de collecte et de ramassage des résidus solides (SMCRS) par le SNGRS sans changer en rien la réalité. C’est que la loi du 21 septembre 2017, loi Gary Bodeau, créant le SNGRS est, suivant les spécialistes, floue.

 

« Le texte est confus. L’on n’arrive toujours pas à être d’accord sur les rôles du SNGRS. Par exemple, suivant le texte, le SNGRS est à la fois opérateur et régulateur, ce qui n’a pas de sens », dit le consultant Joaneson Lacour. 

 

« C’était fait dans un timing politique. On n’ose pas le dire mais il faudra réviser la loi », conclut M. Lacour. 

 

Le SNGRS est « une coquille vide » fulmine pour sa part une employée de l’institution sous couvert d’anonymat. « A un certain moment, le SMCRS qui nous a précédé avait des poubelles placées à des points fixes de la capitale et des machines pour les vider régulièrement. Puis les machines sont devenues défectueuses. Voilà pourquoi nous n’avons plus de lieux de collecte. » Le budget du SNGRS est actuellement de 790 millions de gourdes.

 

Aujourd’hui, le SNGRS et la mairie de Port-au-Prince et parfois même le Centre national des équipements (CNE) se retrouvent à faire exactement les mêmes choses, sans articulation, sans coordination. Chaque institution demande à avoir plus de fonds, plus de matériels, peut-être pour mieux se marcher sur les pieds. 

 

Ce qui manque surtout c’est de la volonté politique », dit doucement M. Lacour.

 

Les nouvelles initiatives

 

Entre temps, de nouvelles initiatives pointent le nez dans le secteur. Les entreprises de recyclage du plastique ont fait disparaitre une bonne partie des déchets plastiques. Matins et soirs, une armée de petites mains fouillent des amas d’ordures pour en sortir du plastique à revendre pour quelques gourdes aux entreprises de recyclage.

 

Parallèlement, d’autres petites entreprises de ramassage d’ordures se forment. Souvent dirigées par des jeunes en quête de revenus, elles sont plus abordables pour les ménages. Pour 500 gourdes ou même 250 gourdes par mois, la jeune pousse Aïco-Service dessert des familles au moyen d’une mobylette. Mais tout cela reste sans contrôle réel ; elles n’ont que leurs consciences pour les empêcher de déverser les déchets collectés à côté de l’Inaghei ou de toute autre institution, une fois la nuit tombée.

 

Là, demain, des étudiants discuteront avec passion pour savoir s’il faut publier des photos sales du pays. Plus loin, des seniors pleureront sur des photographies de rues propres datées des années 80, d’autres, penseront à l’époque où les riverains nettoyaient les rues à l’approche des grandes dates, d’autres encore élaboreront des projets d’assainissement à soumettre à des ONG de la place, des adolescentes se tiendront prêtes pour le sale boulot, parce qu’elles n’y peuvent rien, parce que c’est comme ça.

 

Le pays croule sous les déchets. Mais, peut-être que le changement partira de là. D’en bas, des déchets.

 

 

Dumas Maçon

 

 

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